lundi 13 avril 2009

Ibn-Khaldoun Abdel-Rahmane et le mouvement de l’Histoire

Né en Tunisie en 1332, Ibn-Khaldoun fréquenta une école coranique à Tunis. Ayant appris le coran par cœur, il put accéder à des cours de théologie, de philosophie, de sciences naturelles et de mathématiques ; au terme desquelles, il mérita le titre de Docte. La vie de cet homme fut une vraie odyssée ; ayant survécu à la peste qui ravageait le pays, il dut s’installer au Maroc, où il occupa un poste politique important. Peu de temps après, il fut en Grenade- à l’époque sous le règne des musulmans- ; ville qu’il ne tarda pas de quitter pour un poste de Premier Ministre en Algérie. De là, il mit de nouveau le cap sur l’Egypte. Nommé Professeur à El-Azhar, il comptait s’installer définitivement au Caire. A cet effet, il envoya demander aux membres de sa famille de l’y rejoindre. Malheureusement, ils durent périr en mer au cours d’une tempête- qui n’aurait pas épargné ses écrits antérieurs. De tout ce qu’il avait consigné par écrit, on ne lui connait que El-Moqadima :(L’introduction).
Sa biographie présentée d’une manière succincte, aurait peu importé dans cette étude, s’il n’était pas question de faire valoir la connaissance pratique éclairée, sur les constructions doctrinaires effectuées au chaud des cheminées. Il faut dire que cet homme ayant l’expérience du pouvoir, n’avait pas cessé d’assister à des grandeurs et des misères des dynasties arabes, qui – comme ce fut le cas de l’Empire musulman en Espagne – ne pouvaient à cette époque connaitre la stabilité. L’opulence des villes qui attisait la convoitise des Bédouins menant une vie austère dans le désert, le luxe qui adoucissait les mœurs au point de transformer en proie facile ceux qui en profitaient, les sauvages qui investissaient les villes et imposaient leur règne aux civilisés… Ibn-Kaldoun, fut aussi témoin de deux événements majeurs, à savoir ; le commencement de la fin de la civilisation arabe en Espagne – comme par tout ailleurs - et l’invasion du Moyen-Orient par les Mongols. Il avait appris que l’Histoire mourait pour renaitre de ses cendres et que la constance s’effectuait dans le changement éternel : un passage de la stabilité au trouble et du trouble à la stabilité. Pour toute civilisation, il assignait une fin. A l’instar des hommes, les civilisations vieillissent. Il n’y a rien qui soit durable. Ce volet de connaissance, l’emmena à creuser dans l’inter-changement, afin d’en déduire le mécanisme de la transformation. Il en vint à déduire que tout tient à la culture, laquelle favorise ou défavorise le processus d’urbanisation (El- omrane).
Pour comprendre la pensée de cet homme, il serait préférable de la reconstituer dans l’ordre, en suivant la prolifération du filon, en revenant sur traces. Et de là, établir une comparaison entre sa théorie et celle de Hegel.
Dans le premier chapitre de son premier livre, il évoque les raisons pour lesquelles l’être humain est contraint de vivre en communauté. Des trois pages qu’il a consacrées à cet effet, je ne retiendrai que l’essentiel – sachant que je traduis de l’arabe.
*Les hommes sont contraints à se constituer en rassemblement.
- Pour des besoins de sécurité ; les animaux représentaient pour l’Homme un danger vis-à-vis duquel, il avait fallu se protéger ingénieusement ; force est de se constituer en horde et de fabriquer les instruments nécessaires à cet effet.
- Pour subvenir à leurs besoins, les gens doivent se partager les innombrables tâches nécessaires à leur survie : construction de leur logement, production de leur nourriture, fabrication d’ustensiles dont ils ont besoin pour leurs différents usages.
- La vie collective suppose l’organisation ; d’où nécessité de se soumettre à un pouvoir de tutelle.
*Etant donné que le pouvoir implique l’existence de celui qui l’exerce, et que d’autre part, tout pouvoir impose la crainte, il parait normal que la conquête du pouvoir s’effectue forcément par l’usage de la violence, jusqu’à ce qu’il y ait un vainqueur et un vaincu.
- Dans un tel contexte, la conservation du pouvoir vaut ce que vaut sa conquête et requiert des prérogatives à savoir : la cohésion et les valeurs adoptées en vue de le conserver. Ibn-Kaldoun considère, à ce juste titre, l’équité comme le soubassement de toute civilisation et l’humilité du roi comme condition sine qua none pour le maintien du royaume.


Selon Ibn Khaldoun, dynasties et civilisations doivent connaitre un passage par trois cycles : gestation et naissance, croissance et puissance, dégénérescence et déclin.
- La phase de gestation se caractérise par l’opposition d’une force émergeante à un pouvoir en place dans le but de le relayer. Cette période se caractérise par la recrudescence des troubles, des escarmouches et des rivalités, sous forme de dissensions intestines. Dans certains cas, la prise du pouvoir s’effectue suite à une incursion afférente à un vivier extérieur.
Dans les deux cas, la conquête dépendra de deux facteurs : la prédominance de l’agresseur et la défaillance de l’agressé. Prédominance distinguée par des valeurs qui sous-tendent la vigueur et le mérite. Défaillance marquée par l’effritement de la communauté, la décadence des valeurs et l’engourdissement de l’instinct guerrier.
- Dans ce même contexte, les nouveaux détenteurs du pouvoir, le plus souvent des bédouins descendus des steppes, nourriront à la longue des affinités pour la stabilité, un goût pour la luxure. Bientôt, ils substitueront au bouclier de leur cohésion des remparts renforcés. Déjà, la dégradation aura rogné leurs relations ; lesquelles entachées de convoitise et de cupidité, auront présagé le début du déclin.
Ceci étant, tout pouvoir recèle les conditions de sa grandeur, mais aussi celles de son déclin. Toute civilisation est sujette à un dépérissement afférent à des prédispositions naturelles à la mort. L’auteur d’El Moqadima (L’introduction) associe la vie d’une institution à la vie de tout être- et en particulier, l’être humain.
L’apport de Hegel :
A cette dynamique cyclique propre à la vie des dynasties et des civilisations, Hegel va adjoindre la conscience. En lui imputant les transformations constatées dans le déroulement des évènements historiques, il lui confère un rôle moteur dans l’apparition des cycles. Cette nouvelle donne par laquelle, il place la conscience à la solde de l’Histoire, suscite un débat sur le caractère de l’alliance : Histoire/ conscience, d’autant qu’on ne sache pas exactement si l’apparition des cycles pouvait être ramené à l’activité de la conscience ou tout simplement à un programme a priori au sein duquel doivent s’unir ces deux entités.
Pour ce qui est de l’Histoire, Hegel établit que les passages linéaires sont ponctués de phases de transition situées sur un vecteur d’accomplissement, indépendamment de la volonté des hommes. Dès lors, la volonté humaine est écartée de l’équation, en faveur d’une autre raison : celle de l’Histoire. Mais, en dénuant la conscience de la volonté, quelle signification pouvait revêtir la responsabilité et à plus forte la conscience en tant que telle ? Ibn- khaldoun impute le changement à la volonté et la dégénérescence à la nature de la vie. A l’instar de l’Homme, la civilisation est éphémère. Sous l’impulsion de leur instinct de domination, des groupes conscients de leur force, tendent à s’attaquer à ceux qui sont vulnérables en vue de les soumettre à leur règne. Bientôt le grand empire, qu’ils auraient conquis et embastillé connaitra l’affaiblissement, la sénilité et le déclin. De l’omnipotence de l’empire qui fut un jour l’emblème de leur victoire sur l’Autre, il ne restait plus que les signes diffus d’un passé glorieux, souvent de tristes amas de décombres.
Bien que Hegel ne nie pas l’éminence de la décadence des pouvoirs au zénith de leur force, il refuse de situer grandeur et déclin sur l’axe d’une volonté consciente. Selon lui, la conscience est le produit sous-jacent au processus selon lequel l’essence (l’esprit) s’accomplit au terme de l’historicité de la vie humaine. Ce qui signifie que le mouvement de l’Histoire ne décrit pas une gravitation au rythme d’une structure figée composée de phases - comme ce fut le cas avec Ibn-Khaldoun -. Mais loin de tenir compte de la volonté, il soumet le déroulement au désir : désir de ramener tout à soi, d’assujettir, de se distinguer et de s’imposer….Et c’est dans le conflit avec ce qui lui résiste, que cet instinct qui regarde le monde à travers la fenêtre de la conscience, va s’activer à accomplir la Destinée. Jusqu’ici, Ibn-Khaldoun est encore présent ; des cas de figures similaires prouvent que lui aussi ramène les conflits générateurs de changement à la jalousie, la convoitise, la domination, la tendance à la lascivité et au luxe. D’autre part, ces deux théologiens – bien qu’ils ne soient pas de même confession – s’accordent à imputer au concours de circonstances une version fataliste. Et Ibn-Khaldoun, était clair, à tel point qu’il dut avouer que sa vision de l’Histoire provenait de son interprétation des versets coraniques, qu’il n’omettait jamais de citer en référence. Mais, ce n’est que lorsque Hegel se focalise sur la vacuité de la conscience, que les deux hommes bifurquent sur deux voies divergentes. Comment se seraient-ils rencontrés ? Pure coïncidence ou suite à une lecture tombée dans l’oubli ? Ou bien était-ce voulu que ce ne fût jamais divulgué ? Tout que l’on sait, est que le voyage de Hegel allait connaitre des destinations plus lointaines.
En inférant que la conscience est vide, il va, d’abord, être emmené à lui conférer des substrats extérieurs, sans lesquels, cette entité ne saurait exister. Pût-il en être, autrement ; une fois on avait substitué à la volonté humaine, une conscience transcendantale ? Ceci étant la « virtualité » de la conscience, ne pouvait requérir une forme concrète signifiant un rapport de cause à effet, dans l’activité humaine. Bien au contraire, il serait congru de démontrer, que le cours de la vie ne peut dériver de sa voie préétablie. Ce que Hegel voulait dire par conscience ne relève d’aucune intelligence ; même lorsqu’il démontre l’allure de celle-ci, ses tournures et sa progression. Cette relation au monde en apparence intelligible est d’abord « en-soi » ; c'est-à-dire sous forme de possibilité. Elle ne devient effective, qu’en cas d’objectivation, laquelle suppose deux conditions, à savoir : la manifestation du désir et la réalité d’un objet de fixation. Ce processus nécessite, par ailleurs, que l’objet de fixation préexiste à la manifestation du désir et que celle-ci dépende d’une congruence. Ce qui veut dire, que l’intérêt du sujet relève d’un besoin en rapport avec la situation dans laquelle se meut ce dernier. Un individu affamé ne peut pas avoir les mêmes motivations pour la nourriture que quelqu’un qui est repu. Une femme ne partage pas les mêmes affinités qu’un homme ; il y a lieu de tenir compte de certains facteurs culturels et biologiques… Hegel explique que lorsque la conscience-en-soi est vis-à-vis d’un objet de fixation, il s’en suit que cette conscience animée par le désir tend à ramener à elle cet objet, à l’avoir, en étant elle. A cette démarche, il donne le nom de conscience-pour-soi. Une fois, l’objet convoité est dominé par la conscience, celle-ci retrouve son équilibre à ce stade- auquel il donne le nom de conscience-en-soi et pour-soi. Cette objectivation aurait impliqué, au départ, une part de subjectivité.
C’est à cette étape que la conscience recouvre une sorte d’existence, - plutôt un étant-, il lui a fallu recourir à la conceptualisation de son patrimoine, sans quoi, elle serait incapable de se définir. A moyen terme, les concepts ne signifient plus les objets initiaux, mais les propriétés qu’ils recèlent, en vertu desquelles la conscience peut constituer des catégories. Ce moyen terme, ne clôt pas le processus, bien au contraire, il va se traduire en dialectique à plus grande échelle, sachant que la conscience (sujet) peut devenir conscience (objet) ; c'est-à-dire son propre objet et dans un cadre plus conventionnel, la conscience des uns s’était toujours opposé à la conscience des autres : cas des chocs de civilisation, guerres de domination, luttes de classes…
Dans ce cadre dynamique situé sur le vecteur d’une histoire cyclique, les catégories paraissent des articulations historiques rendues possibles grâce à l’activité de la conscience. Mais, comment explique-t-on, que ce déroulement aussi linéaire, qu’il puisse paraitre, soit sujet à des dégradations récidivantes ? Sans ôter au processus son caractère évolutif, Hegel accepte le fait, que l’Histoire, doive, néanmoins, connaitre des moments de désagrégation, non moins positifs que les temps favorables ; étant donné que chaque étape recèle le legs de sa précédente, auquel elle apporte sa propre contribution. Avec Hegel, il y a lieu de parler d’une combinaison de deux phénomènes régis, chacun par ses lois internes. D’une part nous sommes vis-à-vis d’une Histoire effectuant son passage par des phases et des catégories et d’autre part, face à ce phénomène d’allure stable, la conscience humaine perturbée par les impulsions d’un désir insatiable, ne peut que venir à bout de sa choséité pour atteindre le nirvana. Je voudrais parler de ce cursus exogène qu’est l’Histoire, dont le sort est conjointement enchaîné à une activité humaine instable ; laquelle par-delà son rôle de réceptacle aux forces de l’Histoire, se définit comme l’ultime instrument adéquat pour l’avènement de sa fin. Cette réciprocité à l’envers, dans (histoire/conscience) dérivant d’une corrélation : activité humaine exercée sur la matière / survenance de modifications conceptuelles s’opère au gré des lois sous-jacentes à la nature dialectique de l’Idée allée dans le sens de la fatidique unification : conscience-en-soi avec conscience-pour-soi. Mais au préalable, ce processus suppose, qu’à chaque idée corresponde son contraire, qu’à chaque entreprise corresponde une contrainte et qu’à chaque affirmation corresponde une négation. Autant dire que le désir de modifier la réalité oppose le Je à l’altérité de la réalité, parfois à son insuffisance face à des défis accrus dans le but de contenir la toute réalité ou plutôt de la ramener à lui, au terme de son désir.
Comme il est sus indiqué, dans le cas de l’opposition à d’autres consciences, le sujet tend à les assujettir, du moins à les maitriser. La conscience n’ayant été, au départ, qu’un processus régi par le désir, va devenir elle-même réalité objectale et s’affecter des modifications nécessaires à la réalisation du Grand-Projet universel ; celui de la liberté, laquelle une fois atteinte, la fin de l’Histoire est annoncée. De ce fait, l’ordre logique des accommodations de la conscience, s’avère le reflet d’un concours naturel de deux processus ( lois ou forces naturelles déterminantes/ conscience), par le biais desquels vont aboutir simultanément deux fins : la rupture avec la substantialité et la fin du désir et ce, au terme d’un périple de synthèses dichotomiques, de luttes et d’arrangements avec le milieu ; une sorte de conciliation générant des situations d’équilibre ; néanmoins transitoires, sur le long parcours des contradictions au terme desquelles s’annonce le négatif de l’effort humain ; puisque on conclurait sciemment que tout n’était qu’ironie du sort.
Aussi bien Hegel qu’Ibn- Khaldoun, tous deux croient que la civilisation est éphémère. Condamnée à connaitre l’usure et la sclérose, elle se verra dans l’obligation de céder sa place et de se fondre dans celle qui la succédera. Cette dernière prendra pour un certain temps la relève, en vertu de sa prévalence. Hegel aurait vu dans cette prévalence l’expression d’une adéquation avec la nouvelle réalité prescrivant obligatoirement un passage à un autre cycle ou à une catégorie sur la voie de l’Histoire.
Que devons-nous tirer de ce tour d’horizon, sinon que le sort humain est préalablement scellé. Condamné à se mouvoir au gré des lois préétablies, la vie se limite à une obéissance respectueuse à la règle du jeu, celle qui veuille qu’il ne dépende pas de l’individu d’accélérer le cours de l’Histoire. Sur ce, même Marx s’accorde avec Hegel. Aussi, a-t-on considéré qu’à la limite, on pouvait s’éreinter à bosser, afin de d’accélérer le processus, au bout duquel on verrait une lueur. Et qui garantit, que cette prétendue finalité ne serait pas un feu-follet ? Etant considéré a priori, qu’aussi longtemps que dure la vie, la contradiction ne peut que se reproduire pour alimenter le mouvement de l’Histoire. De quelle manière fataliste va-t-on l’arrêter, cette Histoire, afin d’empêcher la vapeur de se renverser? Certains ont vu utile de l’annoncer prématurément. Que signifie cet empressement ?
De toute façon, jusque-là, il ne s’est agi que d’un état de fait.