vendredi 13 février 2009

Gaza face à une arme nommée temps

On a souvent défini la praxis comme la transition qualitative permettant une traduction mesurable du top des connaissances en capital pratique. D’autre part, on a même supposé que le niveau psychique d’une société s’évalue en fonction des données de cette conversion. Mais, si probante que puisse paraitre, cette mesure appliquée à des phénomènes observables, elle demeure, néanmoins, un indicateur approximatif ; étant donné son caractère restrictif et de surcroît, son incompétence à accéder à des données sous protection de monopoles privés et de centres névralgiques. Dans un tel contexte tronqué, une bonne partie de la technologie de pointe à usage civil est inhérente à des applications militaires révolues et par conséquent, on trouve difficulté à les imputer à une croissance liée à une économie civile. Ceci montre que la base de données s’avère déjà incomplète pour tout acte de certification. La manifestation du génie pourrait-elle être circonscrite dans le militaire ?
Aussi, est-il communément convenu, que la réussite d’une stratégie militaire dépend du degré de probité de la praxis ; soubassement dont seul l’Etat détient réellement les coordonnées. Il est, donc plausible, de supposer que seules les manœuvres militaires soient capables d’affirmer ou d’infirmer cette probité. C’est en cela que consisterait le travail des experts. Mais auparavant, cette même compétence experte aurait défini les priorités et ajusté les moyens en fonction des objectifs requis. De telles implications présupposent qu’on tienne compte de l’adéquation : nature de l’objectif/caractère des opérations dans un facteur-temps ; étant entendu que le dispositif destiné à une guerre préventive diffère de ce qu’on investirait, s’il s’agissait d’une guerre punitive ou d’une démonstration de force de courte durée. En principe, la vie d’une entité culturelle dépend souvent de la véracité de ses options militaires ; forcément, dépendantes de son niveau intellectuel.
En partant de ce principe, comment se présente la guerre à Gaza ?
A ma connaissance, cette guerre ne figure dans aucun registre de guerres conventionnelles. De l’inédit ? Oui, mais en quoi, elle diffère? A s’emparer d’un territoire, déjà colonisé ? A détruire l’infrastructure, afin de freiner l’essor d’une économie- fantôme ? La liste des paradoxes est longue. Et on peut perdre son temps à lui chercher équivalent d’absurdité, sans qu’on trouve l’ombre d’une approche. C’est en qui semble un aléa que réside le niveau psychique inhérent à cette praxis! Toutefois, il fallait, peut-être, remonter à des événements antérieurs au blocus et creuser dans le caractère colonialiste d’Israël, dans l’espoir d’emprunter la bonne piste – à cause des interférences : religion, souffrances, pouvoir de l’argent et intérêts combinés avec ceux de l’occident, non respect des conventions… On comprendrait mieux, si on parvenait à lier blocus, armes occultes, catégories de victimes, effets psychologiques escomptés, et en définitive l’état final de Gaza à moyen terme, en tenant compte du patrimoine scientifique de haut niveau d’un peuple créé pour guerroyer. Parce que, s’il s’était agi de neutralisation du Hamas, la guerre aurait été menée, autrement. Et puis, ce n’est pas gratuit, le fait de maintenir l’état de siège, après l’arrêt du feu. Il y a là, toute une praxis à la disposition d’un processus à effet retard… Et cette praxis prend bien compte du facteur temps et l’investit comme une arme. D’ailleurs, le maintien de la population dans misère édentée est un fait, qui parle de lui-même. Après tout ce délabrement comparé aux effets d’un typhon, et on cherche encore à accentuer la pression par la faim, la précarité et l’exposition aux maladies! L’usure. Quel effet a la carence nutritive sur les deux instances: physique et psychique ? Aucune théorie n’est en mesure de donner un aperçu exact des phénomènes afférents à une telle affection. Il faut l’avoir endurée, pour en parler.
En 1969, j’étais dans une localité à plus de dix kilomètres de Maknassy, quand à la fin de novembre le ciel s’embrasa de milles éclairs et que des pluies torrentielles se mirent à tomber. Plus qu’une pluie ; c’était un vrai déluge. En quelques heures, la zone fut réellement saccagée. Il avait plu toute la nuit, sans répit. Au lever du jour, on était coupé du reste du monde sous une pluie qui présageait l’apocalypse. Une semaine plus tard, la population, en majorité de pauvres paysans, avait faim. Et cet état devait perdurer, tout le long de l’état de siège imposé par l’impossibilité d’accès à un centre d’approvisionnement, puisque les deux villages les plus proches n’étaient point en meilleur état. A un mois du début de la crise et alors qu’on ne finissait d’endurer des chutes à intermittence, je commençai à assister à un changement de comportement chez les habitants lésés par la famine. Aux alentours des campements de fortune, se tenaient des réunions sans intérêt. On parlait trop pour ne rien dire, lors même qu’on devait conserver son résidu d’énergie. Certains se réjouissaient de monologuer à satiété. Au zénith de cette crise, les voix s’atténuaient au profit d’un sentiment de suspicion. On prenait, peut-être goût à se disputer, mais tout en restant assis. Ce fut comme si on avait paniqué. Pour ma part, j’étais sujet à des hallucinations que je prenais pour des visions béatifiques, et je m’en réjouissais avec… Autant dire, que l’aspect spectral de mon corps famélique me convenait. Il est probable que mon estomac, n’avait plus de quoi produire ses sucs et que mon psychique affaibli m’enrôlait pour me maintenir en vie. Mais au terme de cette crise, j’avais compris que la vie de mon corps avait dépendu d’un potentiel lié à une volonté indicible en rapport avec l’extraordinaire performance de mes cellules.
Ce récit, quoique succinct n’aurait pas raison d’être dans un tel contexte, s’il ne s’accordait pas avec la situation actuelle à Gaza ; où depuis presque deux années consécutives, s’ajoutait à une vie à ciel ouvert en plein hiver, le manque du strict minimum nécessaire. Il paraît que les résultats escomptés de cette pénurie dépasseraient l’instauration de la rétorsion comme régime dans l’ultime but de plier le Hamas. Etrangement, il y a même une absurde intention à l’apprivoiser, tout simplement. Ce serait donc, en vue de disposer d’une rallonge de temps, permettant la fixation des séquelles métaboliques imparables au niveau cérébral de l’ensemble de la population. Plus que des stigmates psychologiques : des déficiences psychosomatiques. (Somatique : physique). L’ultime but serait d’obtenir un effet-retard capable de générer un état de torpeur générale empêchant l’émergence ou plutôt la récidive au sein du vivier de la lutte armée, afin qu’aucune voix ne se lève plus et pour qu’aucun doigt n’appuie plus sur la détente. Coordonnée avec les dommages imperceptibles émanant de foyers d’irradiation par suite de leur bombardement, cette même tare serait en mesure de dégénérer en mort lente. L’éradication en progression. On déportera, une fois que ça soit fini, les survivants assagis ailleurs et on considérera le dossier clos. Et d’ailleurs, à qui pourrait-on s’adresser, du moment que la pègre a osé bombarder dans l’impunité Croix rouge et UNRWA ? Voilà, en quoi investissait-on dans la recherche scientifique ! Les abysses d’un travail dans le noir, ayant tenu compte du laxisme international vis-à-vis de ceux qui ont de quoi se placer au-dessus de la loi.
Eût-ce été suffisant pour cette démocratie prospère du Moyen-Orient ? Certes, que non ! Et à plus forte raison, que ceux qui ont orchestré cette valse macabre tablaient sur une guerre globale, dans laquelle, ils investiraient les connaissances du monde réunies, afin d’obtenir à moyen terme plus qu’une capitulation. Quoi ? Une terre sans peuple ! Pour ce faire, ce maudit crime à l’encontre des habitants de la minuscule Bande de Gaza, devrait outrepasser ce qui est d’usage, pour inaugurer un champ d’application spécialisé dans l’annihilation des peuples par le biais de la destruction de leur volonté et l’ablation de leur instinct de conservation. Le nouveau concept, dont use, cette belle démocratie moyenne-orientale, s’inspire des méthodes tortionnaires de lavage de cerveau. Et pour expliciter la notion, disons, tout bonnement : la destruction de la conscience. Il va sans dire que le terme « lavage » est très péjoratif, car un cerveau ne se lave pas ; il se vide, tout en conservant certaines de ses fonctions corticales : la zone du langage, une mémoire – quoique confuse, un semblant de raisonnement sous inhibition, une motricité quasi- normale à cause d’une éventuelle présence de manies... Au terme d’un insupportable supplice, le sujet ne se reconnaitra plus. Il aura été transformé en une ombre. Inconsciemment, il cherchera à qui se soumettre. Il n’aura plus de volonté, car à la place, on lui aura mis un animal apeuré, tourmenté, hystérique, susceptible de s’embobiner, faute de concentration. Les détracteurs misent sur l’apparition d’individus susceptibles, faciles à manipuler, prêts à se suicider. Le plus spectaculaire dans cette agressivité à écho amplifié, c’est que le sujet sublime son tortionnaire au point d’aimer s’identifier à lui. Il voudrait tant se mettre à la place de l’Autre omnipotent et de reproduire sur son proche entourage la rude épreuve à laquelle on l’avait soumis. Et pendant que l’environnement produisait son effet, à partir de ce qu’on ingurgitait, le métabolisme déjà altéré par les facteurs psychosomatiques, accélérait le déclin. Sous le chapeau de l’assaillant plus d’une manière de s’en prendre à la source de la vie : les organes. Ces gens ne veulent pas la paix. Ils veulent la terre. Et, ils la veulent purifiée. Oui ! Le beurre et l’argent du beurre ; sinon à quoi bon être gâté ? Mais, ils oublient- quand même- un tout petit détail ! Bientôt, ils s’en rendront compte, qu’avec la Conscience, on ne joue pas à l’apprenti-sorcier. Tôt, ils l’auront compris. Les techniques béhavioristes qu’ils malaxent s’arrêtent, où commence, ce à qui, ils n’ont jamais cru : l’Homme - le produit d’un passage géologique long de plusieurs millions d’années ; la quintessence d’une conscience de cent mille ans d’Humanité ponctués de catastrophes et de renaissances dans la continuité. Un cursus, pendant lequel toute détresse engendre un niveau supérieur de volonté ; sans oublier que la volonté est antérieure à la conscience…Et pourtant et même…, il appartient aux palestiniens de savoir, de leur part, rallier le temps à leur cause.
Abdallah Jamoussi

Gaza, pour s’en souvenir

La bande de Gaza est un territoire palestinien coincé entre l’Egypte et Israël. Elle borde la côte de la méditerranée en rectangle de faible largeur. Ce petit territoire de la Palestine historique a été colonisé par Israël en 1967, pendant la guerre des six jours. Comparé au pays sous l’occupation, il serait de l’ordre d’une pincée sur le bord d’un gâteau : aux environs de 360km2. Espace exigu et intensément peuplé, cette Bande – comme on l’appelle -, manque de tout et ne peut subvenir aux besoins de son million et demi d’habitants, dont la moitié tient en vie, grâce à l’aide humanitaire distribuée par l’UNRWA. Aux difficultés inhérentes à la pénurie s’ajoute le bouclage imposé par l’occupant qui tient cette population en séquestre entre quatre murs drastiquement surveillés. Dans ce pénitencier sans âme, les pauvres gens devaient, depuis plusieurs mois, subir le calvaire de longues coupures électriques sous-jacentes à l’embargo imposé sur le ravitaillement de la cité en carburant. Cette mesure a dû, de surcroît, affecter les services de transport et d’assainissement. On pouvait toujours aller à pied, mais comment faire pour cuisiner, pour éclairer, pour pomper de l’eau potable ? Et ce n’est pas tout ; malgré le dénuement qui frappe une population en détresse, Israël déclare furtivement la guerre à ces miséreux. Les raids du Tsahal soutenus par des chars sur le sol et des destroyers le long de la côte transforment, en quelques jours, ce petit territoire en brasier.

Jamais dans l’histoire des guerres, on n’a assisté à un massacre systématique à l’encontre de civils assiégés. Ceux qui ne meurent pas de faim, meurent de soif ou de maladie- faute de médicaments. Ceux qui survivent en dépit du dénuement, devaient mourir sous les décombres ou au cours des exécutions sommaires dans des bâtiments transformés en camps de détention, aussitôt pilonnés. Les bombardements qui chiadent, séance tenante à serrer l’étau sur la population pour obliger les combattants à baisser les armes, ne laissent pas de répit pour les gens qui font la queue devant les boulangeries. Il n’a pas fallu plus d’une semaine pour que Gaza tombe dans un état comateux. Le tableau dépeint un présent monstrueux, où le stade de l’horreur, de loin dépassé, présage l’effondrement total dans la région du Moyen-Orient. Les séquences que publient les chaînes de télévision font état d’une rage écumée : un abattage intensif de tout âge. Les valeurs humaines ayant été laissées de côté, les lois transgressées, l’hypothèse d’une guerre à large envergure n’est plus à écarter. Cette situation inédite se situe au-delà de l’idéologique, de l’économique et du stratégique, elle dénonce tout simplement la veulerie de la texture culturelle, sur deux bords de commanditaires, qui se disputent crapuleusement le mérite de qui détient la vérité, tout en maintenant des innocents entre leurs feux croisés. La population martyrisée, devrait, à tout prix, être protégée ! Que veut-on de pauvres gens qui ne savent pas au nom de quoi on les spolie ni pour quoi on les tue ? Au moment où j’écris, la conscience humaine a parlé. Les rues ne désemplissent pas, et aux cris s’unissent les armes. On pleure les valeurs bafouées, l’avenir du monde hypothéqué et le sens de la vie avili. Le problème est qu’il y ait un silence complice – de la mort- sur la rive qui profite de cette tragédie morale ; je voudrais parler d’un climat confus imprégné de connivences ; ça a l’air de donner crédit à cette absurde théorie du « chaos positif », dont on a entendu parler en 2006, lors de la guerre du Liban. La preuve est qu’Israël use d’une munition au stade d’essai liée aux armes à effet-retard, pour faire griller les habitants de sa réserve, ou plus exactement de ses camps de concentration de moribonds. Dans quel intérêt, me dites-vous ? On se prépare au pire, dans cette région, où les enjeux sont de taille et où l’agenda ne prend pas en compte la volonté des peuples. Tout se décide ailleurs, à la solde d’autres tutelles.

Le désastre auquel nous assistons, actuellement, n’a pas de nom, pas de visage non plus. Comparée à ce que subissent ces séquestrés, au quotidien, la prison semblerait un luxe ; au moins là-bas, on sert à manger, et une fois blessé, il y a un service qui s’en occupe. Dans cet enfer, on ose empêcher les secouristes d’assister les blessés. Il n’y pas de commune mesure entre être détenu ailleurs et être entre les murs de Gaza : une zone hors-la loi, un désert de haine où le cri de détresse rencontre le silence impassible de l’illégitimité et de la suspicion. La démesure dans la folie, l’outrance dans l’atteinte à l’intégrité humaine! Ce n’est pas suffisant, qu’ils ont vu. Et ils envoient leurs avions faire la peau aux civils qui sortent de chez eux, au cours de la trêve, en quête d’une bouchée pour leurs enfants ou dune gorgée d’eau. Peu de chance pour un blessé, puisqu’on le tuera sur les chemins, s’il ose se diriger vers un hôpital. On bombarde aussi les refuges, les hôpitaux et les reporters. Les médecins, comme tout autre. Tout doit mourir : tolérance, différence, innocence, droit, vérité! Seuls eux ont droit à la vie ; leur idéologie le dit ! Ils sont les élus, les meilleurs. En un mot, c’est du nettoyage ethnique motivé par de grands intérêts !

Je n’ai pas besoin de comprendre autrement, lorsque je vois depuis près de deux décennies, le spectacle insolite de la chasse à l’Homme pratiquée sur des enfants palestiniens qu’on traque, qu’on torture sous l’objectif des caméras, ou qu’on tue à bout portant, de sang froid. Je n’irais pas chercher loin, lorsque des bulldozers saccagent les champs des paysans autochtones et détruisent gratuitement leurs maisons pour étendre leurs colonies. La vérité n’est pas ailleurs, lorsqu’on tue pour tuer ; parce que celui qu’on tue « vaut mieux mort que vivant » ( ?) Que signifie tuer un enfant agrippé à son père-qui ne sera pas épargné à son tour- ; rien que parce qu’ils se sont trouvés sur un lieu de manifestation ? Dois-je me demander si Israël a raison, lorsqu’à l’issue d’une longue trêve, au-lieu d’engager le processus de paix, amorce le renforcement du blocus, sans avoir à se soucier du sort de ceux qu’on a asservis, annihilés, affamés, tués à petit feu.

Ce que je ne comprends pas, c’est qu’en dépit de ce déficit moral, ces gens continuent à parler d’un monde meilleur pour les enfants palestiniens. Serait-ce dans l’au-delà, vers lequel, ils les expédient massivement. Car dans ce monde de haine, à l’édification duquel, ils contribuent, de quel avenir peut-on parler à la vue de deux milles blessés graves, parmi lesquels des enfants mutilés ou partiellement paralysés ? Abstraction faite aux effets-retard des munitions occultes utilisées dans cette sale guerre.

Abdallah Jamoussi

Sfax le 16/01/09